Un autre sauvage est possible.

Photographier la tolérance animale dans un monde d’hostilité humaine

Meuse, territoire rural, la faune sauvage évolue sous une pression constante : exploitation forestière intensive, chasse généralisée, fragmentation des habitats…

Dans ce contexte, les animaux et notamment les prédateurs opportunistes comme le renard roux — développent des stratégies d’évitement et de discrétion. Mais parfois, certaines rencontres dérogent à cette règle.

Depuis plusieurs années, je documente les comportements de renards dans mon environnement proche, avec une attention particulière pour les individus qui ne fuient pas spontanément l’homme. Aucun nourrissage, aucune interaction artificielle : uniquement l’observation, la patience, et le respect des distances. La plupart de mes rencontres ont lieu en affût : caché, silencieux, placé face au vent, durant plusieurs heures sans bouger. Dans plus de 90 % des cas, les animaux restent éloignés. Et si le vent tourne ou si l’un d’eux me repère, même sans savoir ce que je suis, il s’éloigne aussitôt.

Pourtant, certains individus font exception. Un jour de pluie, en route pour aider des bénévoles autour de filets à amphibiens, j’aperçois un renard trottant nonchalamment le long d’une petite route en lisière d’un village. J’ai quasiment toujours mon appareil photo sur moi et ma tenue de camouflage. Je me gare à quelques centaines de mètres et m’installe discrètement dans un talus en espérant le voir passer. L’attente est brève. Il suit le chemin, semble m’apercevoir. Mais plutôt que de fuir, il s’allonge devant moi, paisiblement, à quelques mètres à peine. Je photographie, immobile, ému. Puis je me retire, conscient d’avoir vécu une scène rare. Quelques jours plus tard, presque par curiosité, je retourne sur les lieux. Il est là, roulé en boule sous les arbres. Il entrouvre un œil, m’ignore, se rendort. Depuis, je suis revenu des dizaines de fois. Parfois il est là, parfois non. Lorsqu’il apparaît, il agit comme si je faisais partie du décor : il chasse, il dort, il se déplace, il observe. Il reste méfiant envers les véhicules parfois il disparaît dans la forêt puis réapparaît plus loin. Mais il ne semble pas fuire ma présence. Son activité se concentre aux premières et dernières lueurs du jour. Je ne sais pas ce qu’il fait en journée.

Mes approches sont toujours calmes, lentes, sans jamais chercher à interagir. Il vit sa vie, sans moi, mais avec moi dans son champ de vision. Ce comportement me fascine.

Il vit à proximité d’un village meusien, dans un environnement ordinaire. Pourquoi cette tolérance quand tant d’autres renards fuient à la moindre alerte ?

Je ne le sais pas. On pourrait parler de hasard ou d’individualité atypique, mais l’année précédente, j’ai aussi rencontré une femelle, tout aussi étonnante. Elle évoluait dans un petit massif forestier, non loin d’un croisement de route de campagne. Une connaissance m’avait dit qu’un renard avait été aperçu dans ce secteur. Je tente ma chance. Je me dissimule dans un champ, à distance. Il ne faut que quelques minutes avant qu’elle n’apparaisse, la gueule pleine de rongeurs, trottant le long de la route.

À chaque observation, elle adopte le même comportement : ni stress, ni panique, ni accélération du pas. Elle me regarde parfois, sans modifier sa trajectoire. Parfois, elle passe à quelques mètres seulement. Depuis, elle a disparu. J’espère encore la revoir.

Un autre soir, de retour d’une sortie pour écouter le brame du cerf, je tombe sur une scène presque surréaliste : trois jeunes renards jouant sur un banc à la sortie d’un village. Ils se poursuivent, glissent sur l’herbe, montent et descendent du banc comme des enfants. Une scène rare, précieuse. Ces expériences ont profondément modifié ma manière d’aborder la photographie de nature.

Plutôt que de chercher l’instant spectaculaire, je m’attache désormais à montrer des comportements simples, mais significatifs : un animal qui dort, qui chasse, qui joue, en présence humaine, sans crainte ni agitation.

Ces comportements rappellent ceux observés chez les renards urbains, notamment à Londres ou j'ai récemment constaté que certaines populations se sont adaptées à la présence humaine en modifiant leurs rythmes d’activité, en réduisant leur distance de fuite, et en adoptant une forme de tolérance à nos infrastructures.La-bas certains individus fréquentent les mêmes jardins quotidiennement, tolèrent la présence humaine à quelques mètres, sans pour autant rechercher le contact. Ce ne sont pas des animaux domestiqués, ni des animaux apprivoisés. Ce sont des animaux sauvages qui composent, qui s’adaptent, qui exploitent ce que l’humain rend disponible (abri, nourriture, corridors de déplacement). Leur vie reste farouche, mais elle se fait parfois en cohabitation, voire en parallèle.

Je tente de plus en plus d'avoir une approche éthologique, comment certains individus, dans certaines conditions, peuvent-ils dépasser la peur apprise ? Quels paramètres (génétiques, environnementaux, sociaux) permettent à certains renards d’exprimer une relative neutralité à notre égard ? Chez le renard roux (Vulpes vulpes), espèce connue comme hautement adaptable que l'on retrouve sur quasiment tous les continents et dans tous types de biome, la plasticité comportementale est bien documentée. Elle se manifeste par une flexibilité dans l’usage des habitats (forêts, milieux agricoles, zones périurbaines, centres-villes) mais aussi dans les rythmes d’activité, les stratégies alimentaires et les réponses aux stimuli humains. Certains individus développent une tolérance plus marquée. Ce n’est ni le fruit d’un contact prolongé, ni le signe d’une imprégnation. Il s’agit plutôt d’une absence d’association négative à la présence humaine. Ces individus ont grandi dans un environnement où l’humain ne s’est jamais montré prédateur. Leur comportement se construit par l’expérience pas par l’exception. Dans les milieux ruraux, cette tolérance est plus rare, car les interactions humaines sont souvent marquées par l’hostilité : tir, piégeage, destruction de terriers. C’est précisément ce qui rend ces rencontres si précieuses.

Le renard que j’observe depuis plusieurs mois ne vient pas vers moi. Il ne quémande rien. Il vit simplement, sans me percevoir comme une menace. Et c’est cette simple liberté comportementale qui me bouleverse. Je ne cherche pas à raconter une histoire d’exception, mais à faire émerger une autre représentation du sauvage. Le sauvage n’est pas nécessairement ce qui s’éloigne, ce qui se cache ou ce qui nous fuit. Le sauvage peut aussi être ce qui s’adapte, observe, coexiste. Il peut, parfois, composer avec nous, si nous savons nous effacer et juste observer.